
Nous avons commencé à enregistrer début novembre. Pour être honnête, c’était comme dans un rêve. En me levant chaque matin, je me pinçais pour vérifier que je ne rêvais pas.
Pendant des semaines, Charlie et moi avons compilé les chansons. Nous nous retrouvions face aux ordinateurs, à écouter des sons qui ressemblaient vaguement à la norme MIDI, tout en cherchant ce que nous voulions construire. Les chansons, nous les avions, elles étaient prêtes à être arrangées, mais le travail qui consistait à trouver le bon son pour les mettre en musique se révéla plus ardu que ce que nous avions imaginé. Finalement, c’était comme si on cherchait la terre ferme dans le brouillard : nous ne voyions qu’un tout petit bout du chemin à accomplir.
Une fois en studio, tout a changé. Chaque idée semblait se forger d’elle-même naturellement et avant même que nous nous en rendions compte, de petits bouts s’assemblaient tous seuls. Les schémas que nous avions dessinés et les focus nous servaient de guides mais on s’y référait rarement. Plonger la tête la première nous a paru la meilleure option. Des gens talentueux comme Jef Lee Johnson, Joel Bryant, Matt Cappy, et Ron Kerber possédaient cette sensibilité et cette aisance à intervenir avec très peu d’autorité et à capturer les différentes parties généralement dès la première prise. Je les regardais avec admiration tandis que les musiciens qui m’entouraient se sont mis en place et que le son de quelque chose d’énorme se fit entendre. Soudain, le saignement d’un orgue au son grave, à l’intérieur d’un pont, te propulsait littéralement, et l’harmonie d’un cuivre te transportait jusqu’à la fin du morceau. Les chansons s’épanouissaient pour la première fois et c’était fantastique à voir.
Parfois, quand tu es derrière la caméra à regarder les gens, tu ressens facilement le moment où tu es sur le point de capturer un instant précis. Mais ce que la plupart des gens ignorent, c’est que quand tu fais partie de cet instant-là, ce moment, tu le ressens aussi.
Après que Ron et Matt eurent fini l’enregistrement de « Worrisome Heart » et « Quiet Fire », il était environ deux heures du matin. Tout le monde était mort de fatigue. Je récupérai mon thé, prête à aller me coucher. Glenn se tourna vers moi et me demanda si j’étais d’accord pour enregistrer une autre chanson. Je l’avais écrite quelques jours avant d’entrer en studio et n’étais pas sûre de vouloir la mettre sur l’album. Mais Charlie et Glenn me persuadèrent qu’il serait stupide de ne pas l’inclure dans la liste des titres. Je me rendis alors dans le studio A et me mis au piano. J’ai indiqué à Matt l’ambiance que je recherchais pour ce morceau, en évoquant « un sentiment paisible de nostalgie » et il se dirigea vers son microphone. Glenn ferma la porte et l’enregistrement commença. On le voyait à peine à travers la vitre, mais le son de sa voix muette arrivait jusqu’à la pièce où je me trouvais, juste assez pour me rendre compte que ça déchirait. Une prise, et ça suffisait.
La majeure partie du disque fut enregistré de cette manière. L’énergie qui se dégageait dans la pièce quand on jouait tous ensemble n’aurait tout simplement pas pu être la même si chacun avait joué séparément sa partie. Nos premiers montages devinrent les derniers et chaque jour passait si vite qu’avant-même que je m’en rende compte, nous avions presque terminé l’album.
Mais la soirée du 11 novembre revêtit une signification particulièrement importante à mes yeux. Deux ans auparavant, j’étais allongée dans une rue, incapable de bouger après avoir été percutée par l’avant d’une Jeep. Je me remémorais les jours froids à l’hôpital et l’insensibilité des médecins, les nombreux mois allongée sur un lit d’hôpital en ne souhaitant qu’une chose : pouvoir me lever et courir, la dure réalité de ma prise de conscience de mon handicap et, finalement, la grâce et la compréhension qui s’ensuivirent. Comment aurais-je pu prévoir ? On m’aurait traitée de folle de pouvoir seulement l’envisager. Et pourtant, deux ans après, jour pour jour, j’étais assise dans un studio d’enregistrement, entourée de formidables musiciens, et la chance de toute une vie. Une partie de moi ne peut toujours pas y croire.
Au début du printemps nous mettions fin à la production. Avec les jours de plus en plus froids, je me sentais incapable d’entamer de longs périples. Mais le printemps pointait le bout de son nez, et c’est par ce fameux soir de douce chaleur que nous mettions un point final à l’album.
J’ai rencontré Beaucoup Blue grâce à Phil Roy. Nous étions dans les loges au théâtre de Sellersville avant de monter sur scène et j’avais besoin de m’échauffer un peu à la guitare. Après m’être laissée tomber sur le plus joli fauteuil de velours rose qu’il m’ait été donné de voir, je commençais à faire courir mes doigts sur « Sweet Memory ». David et Brian sont entrés pour accorder leurs guitares et, tandis que j’abordais le second couplet, David se mit à jouer sur une Dobro (marque de guitare à résonateur – note du traducteur). Glenn, après avoir erré dans la pièce pendant tout ce temps, prit place sur le bras d’un canapé tout défoncé. J’ai souri lorsque David se mit à improviser sur le pont. Il avait apporté quelque chose d’incroyable à la chanson. C’était comme si je disposais de tous les ingrédients pour une recette magique, mais qu’il m'en manquait juste encore un pour vraiment la réussir. Cet ingrédient, c’était David et je ne fus pas la seule à m’en rendre compte. Nous avions à peine terminé que Glenn secoua la tête et lui a dit « mec, dommage qu’on n’ait pas enregistré ça ! ».
J’ai regardé David, David me regarda, nous regardâmes tous les deux Glenn, et, dans un moment de joie comme au cinéma, nous avons réalisé ce qui était en train de se passer. Trois heures plus tard, nous étions assis dans une pièce faiblement éclairée, et insufflions à la chanson le moindre brin d’énergie qui nous restait.
L’enregistrement de « Sweet Memory » fut un moment magique car nous n’avions pas fermé les portes qui insonorisaient les pièces. En revanche, assis, la distance qui nous séparait ne représentait pas davantage que la longueur d’un bras. David grattait quelques accords de vieux blues pour s’échauffer et Glenn leva le pouce pour donner le top départ. Après un hochement de chapeau blanc de David et quelques bruits secs de sa bouche, nous commencions à enregistrer. (En écoutant attentivement, on entend ces petits bruits sur le disque). Une fois terminé, David se pencha vers moi pour me parler d’un accord raté. Il avait à peine achevé son idée que Glenn surgit sur le pas de la porte pour s’exclamer « c’était parfait » ! Après ça, nous mettions un terme à notre travail.